Les demi-vérités de monsieur Xavier Niel

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Si vous avez lu l’interview de Xavier Niel parue le 23 octobre dans le Parisien, vous avez sans doute apprécié le franc-parler typique du personnage, et la fraîcheur de lire un leader français chercher les points forts de l’écosystème français plutôt que la dramatisation systématique ! Par contre, si vous êtes un peu plus intime avec la scène startup française et internationale, vous avez aussi grincé des dents en lisant quelques demi-vérités qui vont clairement dans le sens de ses priorités personnelles.

D’un point de vue subjectif, je suis personnellement convaincu de la bonne foi de Monsieur Niel : ses approximations n’endommagent rien du tout, et sont parfois même plutôt constructives pour focaliser les gens dans certaines directions. Toutefois, chez TechMeUp, nous pensons que si des problèmes doivent se résoudre, ils doivent se résoudre avec la vérité crue, et que c’est aux lecteurs de décider qu’en faire pour avancer.

Analyse terrain point-à-point d’une interview riche en contenu…

La thèse de Xavier Niel

Avant toute chose, pour comprendre le choix des mots du personnage, il faut se souvenir de son objectif business principal : en tant qu’investisseur, sa tâche la plus difficile consiste à s’assurer que les entrepreneurs de startups posent leur dossier sur son bureau avant celui des autres (qu’il soit intéressé pour les accompagner, ou non).

Vu que Xavier Niel est concentré sur le marché français, qui est caractérisé par un manque d’investisseurs privés, il a un avantage concurrentiel très fort, et il sait que la quasi-totalité des startups françaises cherchant un investissement en France le contacteront très tôt. Les investisseurs massifs français dans des startups françaises se comptent sur les doigts d’une main, et aucun des autres n’arrive à la cheville de Xavier Niel en terme d’initiatives médiatiques de dynamisation du marché.

C’est un positionnement intelligent : sa concurrence est alors uniquement les investisseurs étrangers intéressés par les startups françaises.

Ses objectifs sont donc :

  • s’assurer d’un fonctionnement dynamique de l’écosystème startup français, qui est un peu “son” écosystème. C’est un objectif fondamentalement louable, car énormément de personnes en bénéficient à de multiples niveaux.
  • s’assurer que les fondateurs de startups vont voir les investisseurs français avant les investisseurs étrangers (puisqu’il en fera quasi-automatiquement partie).
  • et pour s’assurer d’en faire partie, conserver sa position médiatique de leader de l’investissement en startups françaises.

“Quand je voyage, je m’aperçois que dans le monde entier, dans les entreprises de nouvelles technologies, vous avez toujours des Français. On les forme bien, ils sont géniaux, font des trucs fantastiques, sont réputés dans le monde entier…”

VRAI

On ne le dira jamais assez. Derrière une majorité des succès internationaux, il y a au moins quelques Français, et bien souvent à des positions clés.

La question que Monsieur Niel ne pose pas, c’est pourquoi. Les ingénieurs français préfèrent-ils l’approche tech étrangère ? Ou alors beaucoup d’excellents ingénieurs sont-ils toujours en France, mais ont des difficultés à réaliser leurs capacités face au manque d’innovation et à la lourdeur du système ? Mon opinion : très certainement un mélange des deux, mais je pense que Monsieur Niel fait partie des moteurs du changement de culture qui améliorerait ces deux composantes.

“La Silicon Valley les fait rêver, mais c’est le pire endroit du monde pour créer son entreprise : la concurrence y est terrible.”

VRAI, MAIS…

C’est même une certitude : si la concurrence est ce qui inquiète votre startup, venir intégralement en Silicon Valley est certainement très peu constructif. Dans une foule, vous pouvez gesticuler, mais il est plus difficile de se faire entendre. Par contre, il y a certains partenariats, et certaines conditions d’investissement (souvent beaucoup plus avantageuses qu’en France pour les fondateurs) qui n’existent qu’en Silicon Valley.

N’en déplaise aux intérêts de Monsieur Niel : être une startup française, qui a plus de sens sur le marché français que le marché américain, c’est très bien, mais auquel cas, se faire investir par un investisseur américain (ou d’autre nationalité) qui est intéressé par le marché français, ce n’est pas sale. Et il y a plus de deals d’investissement et de partenariat à passer en Silicon Valley qu’ailleurs, car les investisseurs, américains ou d’autres nationalités, sont très regroupés ici, offrant une meilleure chance aux fondateurs de trouver THE investisseur qui a le plus de sens pour eux.

Ce qu’on voit très souvent ici en Silicon Valley, ce sont des entrepreneurs français avec une équipe en France, un produit en France, ravis d’être en France, mais qui cherchent des investissements et partenariats ici pour se développer. Le résultat : une injection d’argent étranger dans l’économie française, c’est même plutôt positif !

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Photo de Jean-Baptiste Bellet, CC-BY

“Je suis français et réputé pour être l’investisseur dans les start-up le plus actif au monde. Leur financement est un faux problème.”

FAUX

Je suis sûr que les gens comme Marc Andreessen et Ben Horowitz (qui ont investi dans Facebook, Twitter, Skype, Airbnb, …) ou Google Ventures, ou Sequoia Capital, ou Paul Graham et l’équipe de YCombinator qui ont inventé le concept d’incubation de startups, pourraient être blessés de la grosse tête de Xavier Niel… du moins, s’ils avaient déjà entendu ce nom !

Je ne pense pas qu’ils s’agisse ici d’un simple excès de prétention de la part de Monsieur Niel, que je pense trop intelligent et “focus” sur ses objectifs pour se laisser aller à ce type d’excès dans un média public. Je pense qu’il enfume ici surtout pour garder sa position publique de leader incontournable de l’investissement ; et assurer la pile de dossiers sur son bureau.

Cela dit, le fait que Monsieur Niel soit loin d’être l’investisseur dans les startups le plus actif au monde n’est pas du tout une mauvaise chose pour votre startup. Ce n’est pas parce qu’un investisseur est actif chez les autres qu’il est le meilleur investisseur pour vous.

EDIT : Si la métrique est le nombre d’investissements, Kima Ventures (la holding d’investissement de Xavier Niel) a été en effet très respectée sur le sujet. En 2010, Business Insiders présentait Kima Ventures (petite différence : et non Xavier Niel) comme l’investisseur le plus actif au monde, avec 42 investissements. D’après leur site aujourd’hui, on compte 147 startups. Depuis, le modèle YCombinator a été repris un peu partout, qui tend à produire un nombre élevé d’investissements, avec incubation et accompagnement intensif. À titre de comparaison, YCombinator (par lequel beaucoup d’entrepreneurs français interviewés sur TechMeUp sont passés) a actuellement 546 startups dans son portfolio.

Sur toute autre métrique, il n’y a pas photo, surtout au sujet de la réputation : le nom de Xavier Niel est quasi-totalement inconnu en dehors de la sphère francophone. Discutez rapidement avec quelques entrepreneurs et investisseurs non-francophones, et vous tiendrez d’autant plus en respect la puissance de la stratégie PR de monsieur Niel sur le sol français !

“Les études montrent que la France est un des pays où le financement marche le mieux. […] [Le] financement [des startups] est un faux problème.”

FAUX

Les études dont Xavier Niel parle montrent que la France est un des pays où le financement PUBLIC marche le mieux. C’est une énorme différence, sachant qu’une grande quantité des créateurs de startups early-stage ne cherchent pas de financements publics, qui demandent un investissement en temps qu’il n’ont pas, le temps étant leur ressource la plus limitée. Une grande partie des Français pensent qu’il n’existe pas de financement publics en Californie, ce qui est totalement faux ; les entrepreneurs préfèrent simplement s’en tenir éloignés, au moins sur les premières phases du développement de leur produit, et préfèrent l’argent privé, qui est plus “rentable” en temps.

L’intérêt de Monsieur Niel de défendre le financement à la Française est de s’assurer une nouvelle fois que les entrepreneurs français frapperont à sa porte avant d’aller à l’étranger. Mais la réalité est là : on voit énormément ici en Silicon Valley d’entrepreneurs français débarquer après des mois de lutte en France à essayer de courtiser Monsieur Niel et la poignée d’autres investisseurs français pertinents, ou à passer des mois à monter des dossiers publics, lançant un investissement en temps trop massif pour booster une startup early-stage.

Mon conseil aux entrepreneurs français : n’hésitez pas à aller frapper à la porte de monsieur Niel, mais allez aussi frapper à la porte d’un maximum d’autres investisseurs pertinents, en France, en Silicon Valley, et ailleurs. C’est en vous offrant du choix que vous trouverez les investisseurs les plus pertinents pour vous, et les deals qui vous sont les plus constructifs.

“La petite musique qu’on entend c’est : « la France c’est mort, Paris c’est fini… » Mais regardez cette semaine. On a la Fondation Louis Vuiton, l’expo Picasso, la halle Freyssinet…”

VRAI, MAIS…

Ce n’est pas la question. C’est cool qu’il se passe des choses à Paris, mais ça ne témoigne pas d’une activité startup, qui est le sujet de l’article… Par contre, je rejoins Monsieur Niel dans son agacement pour les oiseaux de mauvaise augure qui peignent un paysage sombre là où il y a un océan d’opportunités. Peut-être que Monsieur Niel manque d’exemples parce que l’écosystème startup français dans sa forme actuelle est un peu jeune ; mais personne ne devrait douter qu’il se passe des choses passionnantes, et que ça bouge en France en ce moment !

“Regardez le CAC 40 : il n’y a qu’une entreprise de moins de 30 ans, Gemalto. Dans les pays dynamiques, c’est plus de 50 %. Il faut qu’on crée ces sociétés de demain.”

VRAI

C’est un des problèmes graves de l’économie française : les monstres et élites en place sont tellement indélogeables qu’il est difficile de percer, et que l’intérêt pour un entrepreneur de créer une entreprise innovante en est fortement diminué. Mais le gouvernement est en train de changer sur ce point ; il n’y a pas si longtemps, une loi anti-Uber était temporairement promulguée “pour ne pas faire de concurrence” aux taxis ; le parfait inverse du dynamisme de marché ! Mais on lit de plus en plus d’élus laisser entendre que le dynamisme économique, ça consiste justement à laisser mourir les business models moribonds, quelles que soient leurs tailles. Les choses vont, petit à petit, dans la bonne direction…

“Ça coûte moins cher d’embaucher un ingénieur en France qu’aux Etats-Unis, toutes charges incluses, parce que le salaire américain est bien plus élevé.”

VRAI

Ou en tout cas, le salaire californien (pas nécessairement ailleurs aux États-Unis). Et c’est d’autant plus vrai quand c’est des gens comme Guillaume ou Alexei qui le disent dans nos interviews ! C’est même un avantage concurrentiel fort pour les startups françaises. Beaucoup d’entre elles, en se développant à l’international, choisissent un centre exécutif en Californie, et une R&D en France, ce qui a beaucoup de sens.

“Quand vous licenciez, ça ne coûte pas plus cher qu’aux Etats-Unis.”

VRAI, MAIS…

Ce qui est reproché au code du travail français, ce n’est pas le coût du licenciement, mais le coût de ne pas pouvoir licencier.

Aux États-Unis, lorsque la relation avec un membre de l’équipe ne fonctionne pas, l’employeur peut le licencier légalement, tout simplement. Si les gens le vivent bien, surtout dans ce marché où il y a énormément de demande, c’est parce que dans la majorité des cas, l’employeur va vous accorder un “severance package” volumineux, et vous aider à trouver votre nouveau job en fonction de ce qui n’a pas fonctionné. C’est même une technique excellente pour s’efforcer de finir dans le job qui vous correspond le plus.

Lorsque je travaillais en France, je n’ai jamais été dans une entreprise où il n’y avait pas au moins une, voire plusieurs personnes, qui avaient cessé d’essayer d’apporter de la valeur, mais qui ne pouvaient pas être licenciés. Le coût de leur présence dans l’équipe est énorme, tant financier que sur le moral des équipes. Et avec cette équation de départ, leur licenciement, inévitable au bout d’années de lutte, se passe nécessairement très mal, avec une opposition forte entre employeur et employé.

Quelques lignes plus loin, cela dit, Xavier Niel rejoint cette opinion en évoquant la complexité plutôt que le coût : “Après, qu’on ait un Code du travail un peu complexe, c’est vrai. Il faut simplifier certaines choses.

Que tirer de cette analyse ?

Xavier Niel, pilier incontournable de l’investissement français en startups françaises, pousse certes ses propres intérêts, mais ces intérêts ne sont pas nécessairement contre-productifs pour la croissance de l’écosystème startup français et le dynamisme économique de la France, souvent même bien au contraire.

Toutefois, comme tout écosystème économique, il gagnerait à une meilleure concurrence, y compris au niveau de l’investissement ; et certains diront même que le manque de concurrence à l’investissement privé local est le problème numéro 1 de l’écosystème startup français. Même si ce n’est pas dans l’intérêt personnel de monsieur Niel, nous serions d’autant plus fan de son action déjà admirablement dynamisante s’il était également engagé dans ce sens…

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